Mme la maréchale de Grancey était une femme « de très grandes qualités », selon les codes de l’époque (XVIIe s.). Ses amants l’adoraient, ses amis la chérissaient, et son mari la respectait.
Elle se passionna tardivement pour la littérature et lut avec plaisir Montaigne, Racine. Seulement voilà, elle fut scandalisée par l’article de saint Paul “Femmes, soyez soumises à vos maris” (Épître aux Éphésiens, chapitre V, versets 21 à 26 ) :
Voltaire, qui détestait les fanatiques, s’en fit l’écho avec beaucoup d’humour :
« Lorsqu’elle lut l’Histoire des grands hommes de Plutarque, elle demanda pourquoi il n’avait pas écrit l’histoire des grandes femmes.
L’abbé de Châteauneuf (parain de Voltaire) la rencontra un jour toute rouge de colère. “Qu’avez-vous donc, madame ?” lui dit-il.
— J’ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet ; c’est, je crois, quelque recueil de lettres ; j’y ai vu ces paroles : Femmes, soyez soumises à vos maris ; j’ai jeté le livre.
— Comment, madame ! Savez-vous bien que ce sont les Épîtres de saint Paul ?
— Il ne m’importe de qui elles sont ; l’auteur est très-impoli. Jamais Monsieur le maréchal ne m’a écrit dans ce style ; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très-difficile à vivre. Était-il marié ?
— Oui, madame.
— Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature : si j’avais été la femme d’un pareil homme, je lui aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris ! Encore s’il s’était contenté de dire : Soyez douces, complaisantes, attentives, économes, je dirais : Voilà un homme qui sait vivre ; et pourquoi soumises, s’il vous plaît ? Quand j’épousai M. de Grancey, nous nous promîmes d’être fidèles : je n’ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne ; mais ni lui ni moi ne promîmes d’obéir. Sommes-nous donc des esclaves ? N’est-ce pas assez qu’un homme, après m’avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui quelquefois est mortelle ? N’est-ce pas assez que je mette au jour avec de très-grandes douleurs un enfant qui pourra me plaider quand il sera majeur ? Ne suffit-il pas que je sois sujette tous les mois à des incommodités très-désagréables pour une femme de qualité, et que, pour comble, la suppression d’une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort sans qu’on vienne me dire encore : Obéissez ?”
“Certainement la nature ne l’a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des hommes ; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n’a pas prétendu que l’union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit : « Du côté de la barbe est la toute-puissance. »
Mais voilà une plaisante raison pour que j’aie un maître ! Quoi ! Parce qu’un homme a le menton couvert d’un vilain poil rude, qu’il est obligé de tondre de fort près, et que mon menton est né rasé, il faudra que je lui obéisse très-humblement ? Je sais bien qu’en général les hommes ont les muscles plus forts que les nôtres, et qu’ils peuvent donner un coup de poing mieux appliqué : j’ai peur que ce ne soit là l’origine de leur supériorité.”
“Ils prétendent avoir aussi la tête mieux organisée, et, en conséquence, ils se vantent d’être plus capables de gouverner ; mais je leur montrerai des reines qui valent bien des rois. On me parlait ces jours passés d’une princesse allemande qui se lève à cinq heures du matin pour travailler à rendre ses sujets heureux, qui dirige toutes les affaires, répond à toutes les lettres, encourage tous les arts, et qui répand autant de bienfaits qu’elle a de lumières. Son courage égale ses connaissances ; aussi n’a-t-elle pas été élevée dans un couvent par des imbéciles qui nous apprennent ce qu’il faut ignorer, et qui nous laissent ignorer ce qu’il faut apprendre. Pour moi, si j’avais un État à gouverner, je me sens capable d’oser suivre ce modèle.”
L’abbé de Châteauneuf, qui était fort poli, n’eut garde de contredire madame la maréchale. »
Mme la maréchale de Grancey : Charlotte de Mornay-Villarceaux (v.1620-1694)
Jacques Rouxel de Grancey, maréchal de France, En 1624,épouse en secondes noces Charlotte de Mornay-Villarceaux (v.1620-1694), avec qui il aura douze enfants.
Illustrations : Mme la marquise de Grancey, probablement la belle-fille de Mme la maréchale de Grancey.
Une fille de Mme de Grancey, dite Mlle de Grancey, fut la maîtresse du chevalier de Lorraine, amant de Monsieur, frère de Louis XIV (selon Mme la Palatine).
