Les mules couleur de rose
Château de Cirey, 2 août 1736
Le jeudi 2 août 1736, à 10 h, la cloche du château de Cirey retentissait pour une nouvelle affaire. La disparition de la clef du secrétaire à secret de M. de Voltaire venait s’ajouter à celle de la navette en diamants de Madame. Tous les domestiques, y compris les deux laquais, le valet et la cuisinière du poète, furent à nouveau réunis dans la cour jaune.
La châtelaine, vêtue de sa robe d’indienne et les cheveux relevés en chignon, s’exprima d’une façon très claire. Elle n’accusa personne mais ordonna aux domestiques de rechercher la navette ainsi que la fameuse clef, et elle conseilla à tous de rester vigilants, car plusieurs écus neufs avaient également mystérieusement disparus.
Jeanne ne se sentait pas vraiment concernée. Certes, elle avait trouvé la clef, mais elle comptait bien la redonner le soir même au souper. Certes, elle avait pris des écus d’argent et des louis d’or, mais c’était pour aider sa tante, la Mayence, qui avait encore deux enfants en bas âge à nourrir. Cet or ne pouvait pas faire défaut à M. de Voltaire, car il en avait des quantités astronomiques, sans compter ses pierres précieuses, ses bijoux, … Quant à la navette, elle n’y était absolument pour rien.
« Tout est bien, tout est pour le mieux » se disait la petite servante et elle passa une journée plutôt tranquille, quoique sans doute un peu moins gaie. Le soir au souper, comme prévu, elle rendit la clef à M. de Voltaire, prétextant qu’elle l’avait trouvée par hasard, alors qu’elle cherchait la navette, sous un coussin du sofa, dans la petite galerie de ses appartements.
Mais le moral de Jeanne se dégrada très vite, lorsque, de retour à l’office, elle sentit le poids du regard suspicieux de Toinette, femme de chambre de Madame la marquise. Elle se mit alors à bafouiller : « Mais, mon Dieu, Madame ne vous parle-t-elle point de moi ? Ne vous demande-t-elle pas pourquoi je suis sérieuse ? Je crois qu’elle a perdu de l’argent et qu’elle m’en soupçonne », puis elle éclata en sanglots.
Elle décida ensuite, sur un coup de tête et sans en demander la permission, de rentrer chez elle, dans la maisonnette familiale, au pied du château. Ses parents dormaient depuis longtemps déjà, lorsqu’elle se réfugia dans le lit-clos en chêne, près de ses frères et sœurs.
Cette nuit là, Jeanne fit un terrible cauchemar. Elle rêva que la marquise du Châtelet s’était mise à grandir, grandir, jusqu’à dépasser les montagnes de Cirey, si bien qu’elle ne voyait plus devant elle, que son énorme mule en satin. Elle se réveilla terrifiée à l’idée d’être écrasée comme un insecte par la gigantesque chaussure couleur de rose.

XVIIIe siècle
Paire de mules à bout pointu et haut talon.
Motifs floraux et feuilles de chêne stylisées.
Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris