Surréaliste ! “La Princesse Camion” par les écrivaines lorraines Elise Voïart et Amable Tastu

Une satire à peine déguisée de l’ancien régime.

Le prince Zirphil est parti à la recherche de la princesse Camion, dont il est tombé amoureux mais que la méchante fée Marmotte a transformée en écrevisse. La princesse est retenue captive dans le château du roi des Merlans et le prince ne pourra la voir qu’après l’avoir pilée dans le mortier du roi des Merlans.

“Le prince partit, et après quelques journées de chemin, il arriva dans une prairie que la mer terminait, au bord de laquelle était attaché un petit navire de nacre de perle garni d’or. (…) Et après quelques heures de navigation, le navire s’arrêta au pied d’un château de cristal de roche, bâti sur
pilotis. Il sauta à bas, et entra dans une cour qui conduisait à un vestibule magnifique, et à des appartements sans nombre, dont toutes les murailles de cristal de roche, gravées admirablement, faisaient le plus bel effet du monde.

Des hommes avec des têtes de poissons de toutes les espèces, habitaient le château. Il ne douta pas que ce ne fût la demeure du roi des Merlans ; il en frémit de courroux, mais il se contraignit pour demander à un turbot, qui avait l’air du capitaine des gardes, comment il s’y prendrait pour voir le roi des Merlans. L’ homme-turbot lui fit signe gravement d’avancer, et il entra dans la salle des gardes, où il vit
sous les armes mille hommes à la tète de brochet, qui se mirent en haie sur son passage; enfin, il vint jusqu’à la chambre du trône, après avoir percé une foule infinie d’hommes-poissons.

Ils ne faisaient pas grand bruit, car ils étaient muets ; la plus grande partie avait une tête de merlan. Il en vit plusieurs qui lui parurent les plus considérables par la foule qui les entourait, et par les airs importants qu’ils prenaient avec quelques-uns. Il parvint jusqu’au cabinet du roi, d’où il vit sortir le con-
seil composé de douze hommes qui avaient des têtes de requin.

Le roi lui-même enfin parut ; il avait, comme les autres, une tête de merlan ; mais il avait des nageoires sur les épaules, et depuis la ceinture en bas, il était véritable merlan. Il parlait, et son vêtement n’était composé que d’une écharpe de peau de dorade qui était assez brillante. Il avait un casque en forme de
couronne, sur lequel s’élevait une queue de morue qui faisait le panache. Quatre merlans le portaient dans un seau de porcelaine du Japon qui était grand comme une cuve à se baigner : il était rempli d’eau de mer. Sa plus grande magnificence était de le faire remplir deux fois le jour par les ducs et pairs de sa
cour. Cet emploi était extrêmement brigué. Le roi des Merlans était fort grand, et avait plus l’air d’un monstre que d’autre chose. Quand il eut parlé à quelques-uns de ceux qui lui apportaient des placets, il aperçut le prince : Qui êtes-vous, mon ami ? lui dit-il. Par quel hasard un homme vient-il ici ? Seigneur
dit Zirphil, je suis le page que la fée Lumineuse vous a promis -Je sais ce que c’est, dit le roi en riant, et en montrant des dents comme celles d’une scie ; qu’on le mène dans mon sérail, et qu’on lui amène toutes mes écrevisses. Il faudra que tous les matins il en choisisse dix pour les piler dans un mortier, et
m’en faire un bouillon.

On mena Zirphil dans le sérail, et il rêvait sur l’état de ses affaires, lorsqu’il vit ouvrir les portes de sa chambre, et que dix ou douze mille écrevisses entrèrent et se rangèrent sur des lignes droites, ce qui remplit presque son appartement.

(…)

Il remarqua seulement à quelques paroles qu’il tira de celles qu’il interrogea, qu’elles étaient autant de princesses transformées parla méchanceté de Marmotte. Cela lui donna un chagrin inconcevable, d’être obligé d’en choisir dix pour le bouillon du roi. Le soir venant, elles lui firent apercevoir qu’il fallait ren-
trer dans le réservoir, et ce ne fut pas sans peine qu’il se résolut à se priver du doux amusement de chercher la princesse.

Il n’avait pu, en toute la journée, parler qu’à cent cinquante ; mais comme il était du moins sûr qu’elle n’était pas parmi celles-là, il se détermina à en prendre dix dans le nombre, et ayant montré à une tête de brochet, qui était chef de cuisine, ce qu’il tenait dans ses mains, on lui apporta un mortier de
porphire vert garni d’or, où il mit ses dix écrevisses, et se disposa à les piler. Alors le fond du mortier s’ouvrit, et il en sortit une flamme brillante qui éblouit le prince, et qui rentra en même temps que le fond qui se referma.
(…)

Contes des fées : le livre des enfants / choisis par Mmes Elise Voïart et Amable Tastu, 1837.

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