Toute brisée de coups

Mme de Graffigny est une résiliente, elle réussit à l’âge de 50 ans, à atteindre son objectif, vivre de son écriture.Victime à 17 ans, à la fois d’un mariage arrangé et d’un mari violent, elle ne restera pas prisonnière de son siècle et sera l’une des premières à dénoncer la condition féminine de son époque.

Libérée par une séparation d’habitation et de biens, puis pas la mort de son mari violent, à 30 ans, elle commence un véritable travail d’observation et d’écriture, et se place dans la lignée des littérateurs tels que Voltaire ou Diderot en portant un regard très critique sur la société qui l’entoure.

Voici le secret de sa triste vie maritale, confiée à Emilie du Châtelet & Voltaire un soir d’hiver 1737, au château de Cirey, et qui, si il tira les larmes du philosophe, ne sembla pas attendrir la froide marquise.

En 1718, Françoise de Graffigny adresse cette lettre à son père :

« Mon cher père,Je suis obligée dans l’extrémité ou je me trouve de vous supplier de ne me point m’abandonner et de m’envoyer au plus vite chercher par monsieur de Rarecour car je suis en grand danger et suis toute brisée de coups. Je me jette a votre miséricorde et vous prie que se soit bien vite.
Il faut dire que c’est d’autre que moi qui vous l’on mandé, car tout le monde le sait.
Je suis avec bien du respect,Votre très humble et très obéissante servante

F. d’Happoncour de Grafigny »

PV de Police

Séparation d’habitation et de biens
En 1723, Mme de Graffigny paraît devant le conseiller Léopold de Maimbourg à Nancy, pour demander une déclaration de séparation d’habitation et de biens ;
Le couple est séparé depuis cinq ans. Huit témoins font leur déposition dans un rapport de police. Ils jurent ne pas, être « parent, allié, ni domestique des parties », et attestent sous serment avoir vu monsieur de Graffigny menacer, humilier et frapper sa femme à maintes reprises.

Françoise Bagard, domestique de Mme de Soreau, assure dans sa déposition qu’un jour « le sieur de Graffigny prit le chandelier qui étoit sur la table et le jeta a la teste de la dame son épouse », et qu’un autre jour madame de Graffigny lui avait montré « les blessures que le sieur de Graffigny son époux lui avait fait avec un canivet et a coups de pied tant aux doigts qu’un peu au-dessus des genoux ».

Claudinette Baquilor, voisine à Villers, déposa avoir vu « le sieur de Graffigny par deux fois donner des coups d’épée et tirer le nez a la dame son épouse », et aussi avoir « oui souvent ladite dame crier et demander pardon a son mari ».

Barbe Cholor, femme d’un ancien cocher, dit qu’elle avait vu M. de Graffigny « prendre la dame son épouse et la coucher par terre en lui mettant le genoux sur l’estomac ».
Charles Vuator, tonnelier de Nancy, déclare « qu’il y a environ quatre ans qu’il demeurait chez le sieur de Graffigny, lequel un jour donna tant de coups a la dame son épouse avec une canne que Mons. d’Happoncourt son beau-père lui avait donné que la canne fut cassée en deux morceaux ».

Dans sa propre déclaration, Mme de Graffigny dit que « dès les premières années elle se vit exposée aux mépris et aux insultes », que « des injures il en vint aux coups et la chose fit tant d’éclat qu’étant parvenue à S.A.R. il y eut ordre de le mettre aux Tours Nostre Dame de Nancy », qu’après être sorti de prison « il lui est arrivé plusieurs fois de la terrasser à coups de pieds, et de poings, et dans cet état de luy mettre l’epée nuë sur l’estomac », que « ces premiers excès furent suivis de quantité d’autres, et surtout lorsqu’après une couche fâcheuse qu’elle eût, il l’obligeât au bout de dix ou douze jours de pétrir le pain de ses domestiques et de mettre au four toute seule », et enfin « qu’ayant enfermée la suppliante avec lui dans une chambre après lui avoir donné sur les bras et sur les mains une infinité de coups d’une grosse clef dont elle était toute contuse, ayant voulu appeler du monde a son secours, ledit son mari se saisit d’un couteau en forme de canivet et la menaca de luy en donner, en luy serrant la gorge de l’autre main, de manière qu’en se défendant elle en eût les doits coupés, et que les choses n’en seroient point demeurées la si les personnes de la maison n’étaient accourus ».


Escalier de la tour Notre Dame (prison militaire)
1800/1900
Dessin au lavis d’encre brune sur papier)
Bibliothèques de Nancy © Limedia galerie


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