Qui l’eut cru ? De 73 ans à 80 ans, soit de 1768 à 1774, Voltaire, qui a gardé son âme d’enfant, s’amuse à découper la tête des escargots et des limaces. Pas la tête d’un ou deux gastéropodes, non, des centaines, voire des milliers de têtes de limaces et colimaçons !
« Le 27 mai [1768], par les neuf heures du matin, le temps étant serein, je coupai la tête entière avec ses quatre antennes à vingt limaces nues incoques, de couleur mordoré-brun, et à douze escargots à coquille… »
Voltaire est-il devenu fou ?
Non c’est le premier à découvrir un étrange phénomène naturel, qu’il consigne dans un petit livre intitulé « Les singularités de la nature », publié anonymement en 1768 et passé totalement inaperçu.
« J’ai coupé la tête entière à quinze limaces incoques, toutes ont repris des têtes en moins de six semaines, les unes plutôt [sic], les autres plus tard. Aucun limaçon à coquille n’a reproduit de tête. Un seul à qui je n’avais coupé la tête qu’entre les quatre antennes a reproduit la partie de tête coupée. Les expériences sur les limaces sont les plus étonnantes qu’on ait jamais faites, et on n’est pas au bout. »
Voltaire est subjugué par la nature et étudie la régénération, après décapitation, du « visage » des limaçons et colimaçons, soit la repousse des yeux, de la bouche, des dents qui se reconstituent comme par magie.
« Qu’il revienne une tête à un animal, c’est là un prodige inouï, mais un prodige qu’on ne peut contester. La raison est confondue par le témoignage des yeux. »
Il fait d’ailleurs en passant une petite blague à ce sujet à Mme de Deffand, aveugle, « Hélas ! Il revient des yeux aux limaçons. Que je vous plains !… », traduction « ah pourquoi n’êtes vous pas un escargot ! »
Voltaire est enthousiasmé par ce prodige : « La nature est furieusement déroutée depuis que j’ai coupé des têtes à des colimaçons et que j’ai vu ces têtes revenir. Depuis saint Denis, on n’avait jamais rien vu de plus mirifique !… »
Avant lui, quelques savants s’étaient déjà attaqués à ce problème d’une possible régénération céphalique dans certaines espèces animales. Tremblay l’avait étudié sur l’hydre d’eau douce, qui n’est pas sans rappeler le fameux hydre de la mythologie !
Mais de nombreux savants demeuraient incrédules. Au sein même de l’Académie des sciences, la question de la décapitation des escargots fit l’objet de controverses animées auxquelles participèrent Tenon, La Condamine, Hérissant, Turgot, Lavoisier. Il lui faut alors hausser le ton : « Je dois, sans vanité, me connaître mieux en colimaçons que Messieurs de l’Académie des sciences, et même que la Sorbonne, qui se connaît à tout. »
Ses détracteurs affirmaient après avoir coupé la tête à des milliers de limaces — paix à leurs âmes — et qu’ils n’avaient jamais obtenu de régénération. Cela s’explique car la vivisection du limaçon est très complexe, et pour Pour que la tête puisse repousser, il faut que la section n’emporte pas ce que Voltaire appelle « la cervelle », c’est-à-dire les ganglions cérébroïdes et le collier nerveux oesophagien.
« Lorsque l’expérience réussit, les limaces vont se réfugier dans le coin le plus sombre et le plus humide de la cuve. Les escargots se rétractent dans leur coquille et sécrètent un opercule qui les protège. Ils jeûnent, vivent uniquement aux dépens de leurs réserves, jusqu’à ce que se soient régénérés les quatre tentacules et les pièces buccales, tout ce que Voltaire appelait « le visage ». La portion qui a repoussé garde pendant quelque temps une coloration pâle et une demi-transparence, des téguments minces et lisses. Mais ceux-ci reprennent peu à peu leur aspect chagriné. » (Jacques Brehant)
Voltaire en parle également dans son Dictionnaire philosophique :
« Je saisis cette occasion de prier aussi les philosophes de couper le plus qu’ils pourront de têtes de limaçons à coquille ; car j’atteste que la tête est revenue à des limaçons à qui je l’avais très bien coupée. Mais ce n’est pas assez que j’en aie fait l’expérience, il faut que d’autres la fassent encore pour que la chose acquière quelque degré de probabilité… »
Ajoutant pour se moquer :
« L’homme vaut mieux qu’un limaçon ; et je ne doute pas que, dans un temps où tous les arts se perfectionnent, on ne trouve l’art de donner une bonne tête à un homme qui n’en aura point. »
Bref, et bien sûr, Voltaire avait raison le premier !
Les naturalistes qui le suivirent dans cette aventure ne purent que constater la vraisemblance des faits.
Evidemment, Voltaire ne pouvait pas en rester là, il ironise sur le siège de l’âme :
« regardez le colimaçon qui marche un mois, deux mois entiers, après qu’on lui a coupé la tête et auquel ensuite une tête revient, garnie de tous les organes que possédait la première… Que devient son âme, quand on lui a coupé la tête ?… »
ET pour finir, dans un petit pamphlet intitulé « Les colimaçons et l’escarbotier », il imagine une correspondance savoureuse entre deux religieux :
« Il est certain que les colimaçons dureront plus que tous nos ordres religieux ; car il est clair que, si on avait coupé la tête à tous les capucins et à tous les carmes, ils ne pourraient plus recevoir de novices ; au lieu qu’une limace à qui on a coupé le cou reprend une nouvelle tête au bout d’un mois. »
Article de P. Fourtier-Debert d’après Jacques Brehant, et Voltaire.








