Les belles dentelles
Cirey-le-Château, mardi 7 août
Jeanne, retenue captive dans la chambre boisée du château, dormait depuis deux heures déjà et, dans son demi sommeil, elle avait entendu au loin la voix étouffée de sa tante, la Mayance, qui criait : « Ah ça non, je ne l’ai pas vüe depuis la Saint-Martin ». Le bruit de la clef dans la serrure de la porte acheva de la réveiller.
M. Aroüette de Voltaire entra dans la pièce. Son habit n’était pas très beau, mais il avait de belles dentelles. Il fonça sur Jeanne avec des grands gestes, en disant : « Point de tortillage, avoue, c’est toi qui a volé mon or. » Jeanne ne pouvait nier l’évidence et pourtant, elle soutint qu’elle n’avait rien fait, avec beaucoup d’aplomb, ce qui agaça au plus haut point M. de Voltaire. Il allait et venait dans la chambre en gesticulant, puis il tira de sa poche la clef du secrétaire, et la fourrant sous le nez de jeanne, il dit : « Eh fi, il faut de la bonne foi. Voici la preuve de ton vol. Tu es la plus indigne des créatures, tu as trahi madame la marquise qui a eu la bonté de te prendre sous sa protection. »
Jeanne niait toujours, et M. Aroüette de Voltaire continuait de la menacer. « Voilà trois louis que ta tante Mayance vient de me rendre et restituer ; où est le reste ? » Troublée, Jeanne, répondit : « Ma tante vous a donné cet argent ; elle l’a donc pris ! »
La fillette ne se rendit compte que plus tard que le sieur de Voltaire avait plaidé le faux pour savoir le vrai, et elle finit par avouer très naïvement qu’elle avait bien caché plusieurs louis près du bûcher et donné douze écus à la marchande pour avoir des mouchoirs, mais que si le jardinier n’avait pas eu ses écus, c’était que sa poche était percée.
Suite à cet interrogatoire, Voltaire fut convaincu que la véritable complice et recéleuse, voire l’instigatrice du crime était la Mayance ! C’était elle qui avait induite la pauvre enfant à ce crime ; c’était à elle que Jeanne avait donné l’or et l’argent. Cette dernière avait, selon lui, abusé de la faiblesse et de « l’âge tendre » de la fillette, qui seule avait la confiance de la dame du Chastelet et qui seule savait l’endroit ou il plaçait et cachait son argent.

Épisode 1 – La gardeuse d’oies
Épisode 2 – Les escargots
Épisode 3 – Le chaos
Épisode 4 – Un habit de servante
Épisode 5 – Le petit Champbonin
Épisode 6 – Le meilleur des châteaux possibles
Épisode 7 – Le baguier de Voltaire
Épisode 8 – Le mouchoir brodé
Épisode 9 – La serinette
Épisode 10 – Le mouton chéri
Épisode 11 – L’orage
Épisode 12 – M. de Voltaire
Épisode 13 – Le théâtre
Épisode 14 – La navette à frivolités
Épisode 15 – Le rouge aux joues
Épisode 16 – Le bûcher
Épisode 17 – Les mules couleur de rose
Épisode 18 – Hélas, mon pauvre argent !