Le Cœur

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C’est peu d’avoir chacun le nôtre,
nous en cherchons partout un autre.
Nature, en fait de cœurs, se ploie à tous les goûts.
J’en ai vu de toutes les formes,
Grands, petits, minces, gros, médiocres, énormes.
Mesdames et Messieurs, comment le voulez-vous ?
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Voici un poème très amusant de Stanislas de Boufflers, fils de la Favorite du roy Stanislas.
Il s’ingénie à versifier autour du cœur et donc de l’amour, thème qui lui est cher au vu de sa propre signature : en forme de cœur !
Son poème nous éclaire sur l’esprit de l’époque !
Après une vie pour le moins « tumultueuse », ce grand poète libertin est envoyé au Sénégal en raison de ses vers satiriques sur une princesse de Lorraine.
A son retour en France, il trouve enfin et assez tardivement l’amour dans les bras d’Eléonore de Sabran, avec laquelle il a correspondu pendant des années.
 
Le Lit bleu : Correspondance échangée pendant un demi-siècle (1777- 1827)
Signature©Archives départementales de Meurthe et Moselle

Copie manuscrite du poème XVIIIe © anonyme

 

Le Cœur
Le cœur est tout disent les femmes.
Sans lui point d’amour, sans lui point de bonheur :
Le cœur seul est vaincu, le cœur seul est vainqueur.
Mais qu’est-ce qu’entendent les dames,
En nous parlant toujours du cœur ?
En y pensant beaucoup, je me suis mis en tête
Que d’un sens littéral elles font peu de cas,
Et qu’on est convenu de prendre un mot honnête
Au lieu d’un mot qui ne l’est pas.
Sur les liens des cœurs en vain Platon raisonne,
Platon se perd tout seul et n’égare personne.
Raisonner sur l’amour, c’est perdre la raison ;
Et dans cet art charmant la meilleure leçon
C’est nature qui la donne.
A bon droit nous la bénissons
Pour nous avoir formé des cœurs de deux façons ;
Car que deviendraient les familles
Si les cœurs des jeunes garçons
Etaient faits comme ceux des filles ?
Avec variété la nature les moula,
Afin que chacun en trouva à sa guise.
Prince, manant, abbé, nonne, reine, marquise,
celui qui dit sanctus, celui qui crie Allah !
Le bonze, le robin, le carme, la sœur grise,
tous reçurent un cœur , aucun ne s’en tint là.
C’est peu d’avoir chacun le nôtre,
nous en cherchons partout un autre.
Nature, en fait de cœurs, se ploie à tous les goûts.
J’en ai vu de toutes les formes,
Grands, petits, minces, gros, médiocres, énormes.
Mesdames et Messieurs, comment le voulez-vous ?
On fait partout d’un cœur tout ce qu’on veut faire ;
On le prend, on le donne, on l’achète, on le vend ;
Il s’élève, il s’abaisse, il s’ouvre, il se resserre :
C’est un merveilleux instrument.
J’en jouais dans ma jeunesse ;
Moins bien pourtant que ma maîtresse.
O vous, qui cherchez le bonheur,
sachez tirer parti d’un cœur.
Un cœur est bon à tout ; partout on s’en amuse ;
Mais à ce petit jeu,
Au bout de quelques temps il s’use ;
Et chacune et chacun finissent en tout lieu,
Par en avoir trop ou trop peu.
Ainsi comme un franc hérétique;
Je médisais du Dieu de la terre et du ciel :
En amour j’étais tout physique :
Mais ce n’est pas le point unique.
Il est mille façons d’aimer ;
C’est que la bergère que j’aime
En a mille de me charmer.
Si de ces mille ma bergère,
pPar un mouvement généreux,
M’en cédait pour lui plaire,
nos y gagnerions tous les deux.

 

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