La Petite Voleuse ⎢ Épisode 7


Le baguier de Voltaire
Château de Cirey, juin 1736

Le jour de cette promenade le long de la rivière, Jeanne crut passer dans un autre monde, il faut dire que celui de la marquise du Châtelet ne lui était, pas encore, entièrement familier. Elle avait été très surprise de voir Florent, le fils des châtelains, traverser le petit pont à vive allure, aux commandes d’un minuscule carrosse trainé par un mouton peint en rouge, et elle fut plus stupéfaite encore d’apercevoir, courant à la suite de ce singulier équipage, le précepteur de l’enfant, M. Linant, vêtu d’un habit de drap d’or.

Elle s’interrogea de nouveau longuement sur les différences entre ce monde dans lequel tout lui paraissait être, fantaisie comprise, à profusion, et celui de sa naissance où l’on manquait de tout. Le château de Cirey comprenait treize chambres de maîtres et autant de cabinets et de garde-robes, un boudoir, une salle de bains, une bibliothèque, une volière, un théâtre, le tout orné de lambris dorés et de plafonds peints en vernis Martin, sans compter les treize chambres de domestique, l’office et la cuisine.

Jeanne avait la chance de dormir au château. Sa chambre qui donnait sur le vestibule du deuxième étage, comprenait un lit garni d’une housse bleue, une chaise pliante, une petite table en sapin, surlaquelle étaient disposés Les Voyages de Gulliver, son livre préféré, et un magot [chinois en porcelaine] dodelinant de la tête, offert par Madame qui en possédait une quantité prodigieuse.

Jeanne était devenue indispensable à la marquise, laquelle lui confiait souvent, outre les billets doux destinés à son charmant invité, le soin de porter de l’argent aux uns et aux autres. « Elle seule avait la confiance et le secret de la dame du château » disaient les domestiques, jaloux, lesquels avaient prévenu Madame que celle-ci « avait trop de bontés envers la Foissy. »

Ayant accès à toutes les pièces de la maison, la fillette allait souvent, en fin d’après-midi, dans les appartements de M. Arouette de Voltaire pour y admirer le baguier de celui-ci, dans lequel les derniers rayons du soleil faisaient miroiter douze bagues aux couleurs chatoyantes. Elle s’attardait souvent dans cette chambre depuis laquelle on pouvait apercevoir la rivière et la prairie et, bien souvent, c’est M. Arouette en personne qui devait l’en chasser, ce qu’il faisait en riant. Mais en cette fin de journée estivale, ce fut sa tante, la Mayence, qui tambourina sur la fenêtre, pour la faire sortir dans la cour.

DR © P Fourtier-Debert 2025

« baguier », définition dans le dictionnaire Littré
Petit coffre pour serrer les bagues.
« Et ces offrandes si chéries
Des belles et des potentats,
Gens tout nourris de flatteries,
Sont un bijou qui n’entre pas
Dans son baguier de pierreries. »
Voltaire.



La suite ici :
Épisode 8 – Le mouchoir brodé
Épisode 9 – La serinette
Épisode 10 – Le mouton chéri
Épisode 11 – L’orage
Épisode 12 – M. de Voltaire
Épisode 13 – Le théâtre
Épisode 14 – La navette à frivolités
Épisode 15 – Le rouge aux joues
Épisode 16 – Le bûcher
Épisode 17 – Les mules couleur de rose
Épisode 18 – Hélas, mon pauvre argent !
Épisode 19 – Les belles dentelles
Épisode 20 – « On nous écoute »
Épisode 1 – La gardeuse d’oies
Épisode 2 – Les escargots
Épisode 3 – Le chaos
Épisode 4 – Un habit de servante
Épisode 5 – Le petit Champbonin
Épisode 6 – Le meilleur des châteaux possibles
Épisode 7 – Le baguier de Voltaire

Château de Cirey, Mme la marquise du Châtelet, 1735
Château de Cirey, vue depuis le cabinet de Madame
Château de Cirey, les escaliers

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