Le bûcher
Château de Cirey, 1er août 1736
Chargée de cette mission essentielle, « retrouver la navette incrustée de diamants de Madame », Jeanne avait tout le loisir de fureter dans les nombreuses pièces du château, sans éveiller le moindre soupçon.
Elle se rendit donc, tout naturellement et comme à son habitude, dans les appartements de M. Arouette de Voltaire, pour inspecter dans un premier temps la petite galerie.
L’ami de Madame n’avait pas encore eu le temps de ranger, dans les armoires vitrées à coulisses, les instruments scientifiques reçus ce fameux jour d’orage, et il régnait dans la pièce un grand désordre. Les précieux objets étaient posés ici et là, sans organisation précise.
Jeanne s’amusa à faire tourner le globe céleste et à regarder dans le microscope, où la marquise avait disposé, entre deux fines lamelles de verre, des paillettes d’or. La fillette fut surprise d’y observer une couleur verte et pas du tout jaune.
Après avoir contourné scrupuleusement les deux statues de marbre très légèrement vêtues, vérifié que la navette ne se trouvait pas sous le petit poêle, ou encore sur le sofa ou sur les fauteuils, elle poursuivit sa recherche dans la chambre du poète.
Son cœur battit la chamade, car une seule chose l’attirait vraiment et, à vrai dire, l’obsédait, c’était le secrétaire à secret dont elle détenait la précieuse clef, mais elle continua son travail, inspectant de fond en comble les sièges rouges cramoisi, le dessus de la commode où trônait l’apothicairerie dans laquelle un flacon étrange portant l’inscription « Thériaque » l’intriguait depuis toujours. Elle alla même jusqu’à secouer le lit de plumes [édredon] de M. de Voltaire.
Puis, comme envoutée, elle poussa la porte vitrée du petit cabinet à gauche de l’alcôve, la tirant bien vite sur elle lorsqu’elle fut dans le minuscule réduit. Ses yeux mirent quelques secondes avant de s’habituer à la semi obscurité, car elle n’avait pas de chandelle. Rapidement, elle ouvrit, grâce à sa clef, la pente du secrétaire en bois de palissandre et retira délicatement le tiroir supérieur de droite, comme elle l’avait vu faire par M. de Voltaire. Sans faire de bruit, elle chercha le système à loquet qui permettait d’ouvrir le tiroir secret, où étaient cachés les rouleaux de louis d’or. Il y en avait plusieurs et même, pensa-t-elle, beaucoup.
La fillette en glissa un dans sa poche. [Un rouleau de 25 louis représentait à l’époque deux années entières de travail d’un journalier.] Deux cents grammes d’or dans la poche, ce n’était pas rien, et pour équilibrer, la petite servante prit un deuxième rouleau qu’elle plaça dans son autre poche.
Elle referma bien vite les tiroirs, ferma à clef le secrétaire et sortit, le plus sereinement du monde.
Mais qu’allait-elle faire de son trésor ? Une idée lui vint. Discrètement, elle se rendit vers le hangar de la basse cour, où l’on rangeait le bois et cacha les deux rouleaux sous le bûcher.
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La suite ici :
Épisode 1 – La gardeuse d’oies
Épisode 2 – Les escargots
Épisode 3 – Le chaos
Épisode 4 – Un habit de servante
Épisode 5 – Le petit Champbonin
Épisode 6 – Le meilleur des châteaux possibles
Épisode 7 – Le baguier de Voltaire
Épisode 8 – Le mouchoir brodé
Épisode 9 – La serinette
Épisode 10 – Le mouton chéri
Épisode 11 – L’orage
Épisode 12 – M. de Voltaire
Épisode 13 – Le théâtre
Épisode 14 – La navette à frivolités
Épisode 15 – Le rouge aux joues
Épisode 16 – Le bûcher
BÛCHER, s. m. en Architecture
est un petit bâtiment ou hangar, pratiqué dans une basse-cour ou dans une maison de campagne, où l’on serre le bois : dans les maisons particulières, c’est un lieu obscur dans l’étage soûterrain ou au rez-de-chaussée. Les bûchers, chez les princes, s’appellent fourrières, en latin cella lignaria. (P)


