La vie n’est que de l’ennui ou de la “crême” fouettée

Voltaire à Gros-Chat, novembre 1764.

Fiche d’identité de Gros-Chat, amie de Voltaire et d’Emilie du Châtelet :
« C’est une grosse dame », nous dit Mme de Graffigny (elle même surnommée Bonne Grosse), « qui passe sa vie dans le château d’Emilie du Châtelet à Cirey, parce qu’ elle a une petite terote dans le voisinage ».
Mme de Graffigny poursuit en écrivant que l’on « fait tenir cette Dame tout le jour dans la chambre de Voltaire, et que depuis quatre ans qu’elle suit cette vie-là, elle a lu tous les livres du château et elle n’en est pas plus savante. », ajoutant que Voltaire et Emilie appelle cette bonne Dame « Gros-Chat ».

Cette Madame s’appelle Mme de Champbonin (Anne Antoinette Françoise Paulin). Ele est mariée à un lieutenant du régiment de Beauffremont et sa « terotte » est la terre où se trouve actuellement les hauts fourneaux de Brousseval à côté de Wassy (fonderies fondées en 1796 et qui existent toujours).
Le château de Champbonin a failli être restauré par Voltaire qui aurait aimé y installer sa nièce en la mariant avec François du RAGET de CHAMPBONIN, fils unique de Gros-Chat, et ce château pourrait-être la belle demeure située rue de Colombey, à Brousseval ?

Très fidèle en amitié, Gros-Chat entretiendra une correspondance avec Mme de Graffigny et avec Voltaire jusqu’à la fin de leurs vies. Voici une lettre très drôle que Voltaire lui adresse en novembre 1764 :


“A madame de Champbonin,

Je ne sais si vous savez, mon cher Gros-Chat, que je deviens aveugle ; vous me direz que je suis très clair-voyant sur le mérite des Pompignans(1) ; je vous assure que je ne le suis pas moins sur les devoirs de l’amitié. Je vous écrirais plus souvent, si j’avais du temps et des yeux ; mais tout cela me manque : vous savez de plus que j’ai l’honneur d’avoir soixante et dix ans ; et qu’étant né très faible, je n’acquiers pas de la force avec l’âge. On meurt en détail, ma chère amie ; puissiez-vous jouir d’une meilleure santé que la mienne ! Je n’ai pas la consolation d’espérer de vous revoir ; nous sommes l’un et l’autre dans des hémisphères différents. J’ai un ami dans ce pays-ci, qui va souvent en Amérique, mais qui en revient comme de Versailles à Paris. Il n’en est pas de même d’un Gros-Chat dont la gouttière est en Champagne, et d’un aveugle posté dans les Alpes. Il faut se dire adieu, ma chère amie ; cela est douloureux. Je sens que je passerais avec vous des moments bien agréables ; mais nous sommes cloués, par la destinée, chacun chez nous ; et malheureusement pour nous, nos solitudes ne sont pas bien fécondes en nouvelles. Tout ce que j’espère faire ; c’est de vous dire que je vous aime de tout mon cœur. Quand cela est dit. Je vous le redis encore ; c’est comme l’Ave-Maria qu’on répète ; on dit qu’il ennuie la Sainte Vierge, et j’ai peur d’ennuyer Gros-Chat par de pareilles répétitions. Que n’êtes vous la nièce de Corneille ! Je vous aurais remariée, et vous seriez grosse actuellement, et nous vivrions ensemble le plus gaiement du monde.
Adieu mon cher Gros-Chat ; vivons tant que nous pourrons : mais la vie n’est que de l’ennui ou de la “crême fouettée”.

Correspondance Générale Tome 58

Article DR © histoires galantes
Portrait d’une inconnue à la robe bleue, 1740 © encheres.parisencheres.com
(1) Jean-Jacques Lefranc, marquis de Pompignan, accusé de plagiat par Voltaire

Brousseval
Rue de Colombey, Brousseval
Illustration, portrait d’une inconnue à la robe bleue, 1740

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