La navette à frivolités
Château de Cirey, samedi 4 août 1736
La représentation de Zaïre se termina enfin, il était plus de 2h du matin. La marquise s’était relevée sous les applaudissements des domestiques, rassurés que sa spectaculaire chute ne fut qu’une illusion. Jeanne tombait de sommeil, mais elle rejoignit Madame, celle-ci lui faisant signe, depuis la loge, de la suivre. Elle s’engagea derrière elle dans l’escalier dérobé.
Malgré le succès incontestable de la pièce, la châtelaine avait l’air contrarié. Elle expliqua à Jeanne qu’elle avait perdu l’une de ses nombreuses navettes [les navettes sont des objets d’apparat servant à tresser des fils]. Bien que cet objet lui fut absolument inutile à 2 h 30 du matin, sa navette en or incrustée de diamants lui manquait cruellement et elle ordonna à sa petite servante de la lui retrouver dans les plus brefs délais.
Fatiguée, mais persuadée d’avoir aperçu la navette dans les appartements des bains, la fillette décida de s’y rendre s’en tarder et elle descendit les escaliers des entresols à 3h du matin. Ayant traversé rapidement l’antichambre, dans laquelle il était improbable de retrouver la navette, Jeanne entra dans la salle des bains. Elle distinguait à peine les carreaux de Hollande bleus et blancs, dont les murs étaient entièrement recouverts, et fut surprise par son propre reflet, éclairé par la flamme de sa chandelle, vacillant dans le miroir au dessus de la baignoire de cuivre. Pas de navette sur la table à pied de biche, rien sur les chaises cannées et sur le fauteuil recouvert d’une peau de mouton peinte en bleu et blanc, ni sur la console de bois sculpté peinte en or.
Continuant sa prospection, Jeanne poussa la porte de la minuscule chambre en alcôve. C’était sa pièce préférée. Elle lui donnait l’impression d’être au pays de Liliput, tant tout y était petit et assorti. De nouveau rien sur la commode peinte en vert et or, pas plus de navette au milieu des coqs rouges de porcelaines posés sur le marbre de la cheminée miniature. Rien non plus sur le canapé recouvert d’étoffe des Indes violette, or et argent. Elle regarda sous les fauteuils, sous le tabouret, sous et sur la table pliante rouge qui se place d’ordinaire sur le balcon sous le dôme.
Enfin, se penchant au dessus du sofa pour l’éclairer, elle aperçut un ruban mauve dépassant de quelques centimètres d’un coussin. Elle tira délicatement l’étoffe satinée vers elle, tout en réalisant qu’elle venait de trouver, non pas la navette de Madame, mais la clef du secrétaire à secret de M. de Voltaire.
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Les frivolités à voir ici
La suite ici :
Épisode 15 – Le rouge aux joues
Épisode 16 – Le bûcher
Épisode 17 – Les mules couleur de rose
Épisode 18 – Hélas, mon pauvre argent !
Épisode 19 – Les belles dentelles
Épisode 20 – « On nous écoute »
Épisode 1 – La gardeuse d’oies
Épisode 2 – Les escargots
Épisode 3 – Le chaos
Épisode 4 – Un habit de servante
Épisode 5 – Le petit Champbonin
Épisode 6 – Le meilleur des châteaux possibles
Épisode 7 – Le baguier de Voltaire
Épisode 8 – Le mouchoir brodé
Épisode 9 – La serinette
Épisode 10 – Le mouton chéri
Épisode 11 – L’orage
Épisode 12 – M. de Voltaire
Épisode 13 – Le théâtre
Épisode 14 – La navette à frivolités


J’aime beaucoup de lire ces textes sur Emilie et Voltaire!
Je suis en train de lire le bouquin écrit par David Bodanis Émilie et Voltaire… un très intéressant bouquin !
Merci Marta pour votre commentaire qui m’encourage pour la suite. J’ai regardé le livre de David Bodani, mais il est en anglais, j’attendrai la traduction en français car 373 pages tout de même !
je vous souhaite une belle année 2026, amicalement, Pascale